33
Embrasse-moi tendrement

 

Roran ouvrit les yeux, s’extirpa des doux bras de Katrina et s’assit, torse nu, au bord du lit de camp qu’ils partageaient. Il bâilla, se frotta les yeux, puis fixa la mince bande de lumière qui filtrait entre les rabats de l’entrée, engourdi, abruti de fatigue accumulée. Malgré le froid, il ne se couvrit pas, demeura immobile.

— Roran ? appela Katrina d’une voix ensommeillée.

Elle se cala sur un coude, lui caressa le dos, la nuque. Il ne réagit pas.

— Dors, Roran. Tu as besoin de repos. Bientôt, tu devras repartir.

Il secoua la tête sans même la regarder.

— Qu’est-ce qui te tracasse ? demanda-t-elle.

Elle s’assit à son tour, lui drapa une couverture sur les épaules, posa sa joue tiède sur son bras.

— Tu t’inquiètes à cause de ton nouveau capitaine, de la prochaine mission que Nasuada va vous confier ?

— Non.

Elle resta un moment silencieuse, puis :

— À chaque fois que tu t’en vas, il me semble avoir perdu un peu de toi à ton retour. Tu es devenu si fermé, si taciturne… Tu veux me raconter ce qui te trouble ? Tu peux, tu sais. Même si c’est terrible. Je suis fille de boucher, et j’ai vu plus que mon compte d’hommes tomber au combat.

— Je ne veux pas ! se récria Roran qui s’en étrangla. Je ne veux plus jamais y penser !

Il serra les poings, le souffle court :

— Un vrai guerrier ne se tourmenterait pas comme je le fais.

— Un vrai guerrier ne se bat pas parce qu’il en a envie, mais parce qu’il le faut. Un homme qui rêve de guerre, qui prend plaisir à tuer, est une brute et un monstre. Il ne vaut pas mieux qu’un loup enragé, capable de dévorer père et mère, de se retourner contre les siens, et toute la gloire qu’il conquiert sur les champs de bataille n’y changera rien.

Elle écarta une mèche de cheveux du front de Roran, lui effleura le haut de la tête :

— Tu m’as dit un jour que, de tous les récits de Brom, la Geste de Gerand était ton préféré, que c’était pour cela que tu te battais au marteau et pas à l’épée. Tu te souviens comme Gerand avait horreur de tuer, comme il répugnait à reprendre les armes ?

— Oui.

— Pourtant, il était reconnu pour le plus grand guerrier de son temps.

Elle lui couvrit la joue de sa paume, lui tourna la tête de manière à ce qu’il la regarde dans les yeux :

— Et toi, Roran, tu es le plus grand guerrier que je connaisse, ici ou ailleurs.

— Moi ? croassa-t-il, la gorge sèche. Que fais-tu d’Eragon, de…

— Ils n’ont pas le quart de ta valeur. Eragon, Murtagh, Galbatorix, les elfes… tous marchent au combat avec des sorts aux lèvres et des pouvoirs qui surpassent de beaucoup les nôtres. Toi – elle posa un baiser sur son nez –, tu n’es qu’un homme. Tu affrontes tes ennemis debout. Tu n’es pas magicien, et cependant tu as abattu les Jumeaux. Tu n’es ni plus rapide ni plus fort qu’un humain puisse l’être, et cependant tu n’as pas hésité à attaquer les Ra’zacs dans leur repaire pour me délivrer de leur cachot.

Il déglutit péniblement :

— J’étais protégé par les enchantements d’Eragon.

— Mais tu ne l’es plus. Et puis, à Carvahall, tu ne l’étais pas non plus, pourtant tu n’as pas fui les Ra’zacs.

Comme il se taisait, elle ajouta :

— Tu n’es qu’un homme, et tu as accompli des exploits dont Eragon ou Murtagh n’auraient pas été capables. Pour moi, cela fait de toi le plus grand guerrier d’Alagaësia… Personne à Carvahall n’aurait déployé autant d’efforts pour me délivrer.

— Ton père l’aurait fait.

Il la sentit frissonner.

— Oui, il l’aurait fait. Mais jamais il n’aurait pu convaincre les autres de le suivre.

Elle lui enlaça la taille, et ajouta :

— Quoi que tu aies vu ou fait, je serai toujours à ton côté.

— Et je n’en demande pas davantage, dit-il en la serrant tout contre lui.

Puis il soupira :

— N’empêche, j’aimerais que cette guerre se termine. J’aimerais de nouveau labourer la terre, semer des récoltes et moissonner à la saison. Les travaux de la ferme sont éreintants, mais au moins c’est du travail honnête. Tuer comme ça, c’est malhonnête. C’est du vol…, le vol de la vie d’autrui, et aucun être de bon sens ne devrait désirer cela.

— Comme je le disais.

— Oui, comme tu le disais.

Il s’obligea à sourire :

— Je me laisse aller. Voilà que je te charge de mes soucis, tu en as bien assez sans cela, déclara-t-il en posant la main sur son ventre qui s’arrondissait.

— Tes soucis seront mes soucis aussi longtemps que nous serons mari et femme, murmura-t-elle.

Et elle frotta le nez contre son bras.

— Il y a des soucis que personne ne devrait avoir à subir, surtout pas ceux qu’on aime.

Elle s’écarta un peu. Il remarqua alors son regard lugubre et sans éclat, ce regard qu’elle avait lorsqu’elle repensait à sa captivité dans la noire citadelle de Helgrind.

— C’est vrai, souffla-t-elle. Il y a des soucis que personne ne devrait avoir à subir.

— Ah, ne sois pas triste !

Il l’attira tout contre lui, la berça comme une enfant en maudissant le jour où Eragon avait trouvé l’œuf de Saphira sur la Crête. Au bout d’un moment, il la sentit se détendre entre ses bras. Il était moins crispé, lui aussi.

— Viens, dit-il en lui caressant la nuque. Embrasse-moi tendrement et remettons-nous au lit. Je suis fatigué et j’ai besoin de dormir.

Elle rit, et elle l’embrassa en y mettant toute sa tendresse. Puis ils s’étendirent, blottis l’un contre l’autre. Dehors, tout était calme. Seule, la rivière Jiet roulait ses eaux en bordure du campement sans jamais s’arrêter. Elle envahit les rêves de Roran qui s’imagina à la proue d’un navire, Katrina à son côté, les yeux rivés sur la gueule béante du maelstrom géant, l’Œil du Sanglier.

Et de songer : « Comment espérer en réchapper ? »

Brisingr
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